BBD Energy #4 : L’énergie, de l’industrie aux services ?

NUMA a lancé les Business Blind Dates et après le secteur du “Retail” c’est à celui de l’énergie que nous nous intéressons. Ces rendez-vous matinaux sont l’occasion d’échanger avec des experts autour des enjeux phares et des innovations du secteur.

Le secteur de l’énergie voit parmi ses activités, traditionnellement industrielles, une forte croissance des services à destination des particuliers et aux entreprises, soutenus par la démocratisation des outils numériques. Pour notre quatrième Business Blind Date Energy, nous avons choisi de faire se rencontrer deux visions de cette transformation : la première vision est celle d’un grand groupe en pleine évolution et la seconde celle d’une startup qui n’a de cesse de se chercher et de pivoter.

Pour cette quatrième édition, nous avons accueilli Jean-Bernard Sers, Directeur du développement Smart Grid, Smart City et IoT chez Bouygues Energies et Services et Yann Person, CEO de la startup EP. Merci à Patricia de GreenUnivers pour l’animation de cette matinée d’échanges.

innovation industrie energie service

 

Vers la notion de “service”

Il y a 15 ans, Bouygues Energies et Services (BYES) s’appelait ETDE (Entreprise de Transport et de Distribution de l’Électricité) et la notion de service était assez peu développée. La majorité du Chiffre d’Affaires était porté par les activités d’éclairage public, le déploiement de lignes à haute tension… mais très peu de tertiaire, aucun contrat de long terme et une présence essentiellement nationale. A partir de 2002 la société a souhaité se diversifier et s’agrandir, notamment par le rachat d’entreprises. Ainsi, 62 acquisitions ont été réalisées en 6 ans avec, à la clef, le développement de nouvelles offres : climatisation, bâtiments, maintenance industrielle, et Facility Management (FM) à la fois « soft » (prestations de service) et « hard » (prestations techniques visant à exploiter et maintenir les infrastructures). Le virage a aussi été enclenché par un déploiement rapide à l’international.

En premier lieu… les innovations Métiers

Jean-Bernard Sers le rappelle, depuis plusieurs années, nous sommes touchés par la révolution numérique, qui se traduit par un impact sur les métiers de l’industrie et pousse les grands groupes à repenser la manière dont ils travaillent avec les collectivités. Il cite par ailleurs, dans le domaine de l’énergie, l’accord de Paris et à la loi transition énergétique, avec des modifications à attendre quant à l’évolution des réseaux électriques et aux notions de Smart Grid. Il y a de plus en plus d’échanges entre producteur et consommateur et l’intermittence des énergies rend indispensable le fait de repenser l’équilibrage des réseaux face aux nouveaux modes de fonctionnement et aux nouveaux modes de vie : la ville se densifie, les formes de mobilité se réinventent (véhicules électriques, autonomie de la mobilité, …), la sécurité et la sûreté sont placées au cœur des problématiques smart city.

Par ailleurs, dans ce contexte, les GAFA bouleversent le monde de l’énergie, et poussent les acteurs traditionnels de ce secteur à repenser les métiers de l’énergie de demain. Cela passe par la collaboration entre grands groupes et startups, qui permettent de repenser l’agilité des « éléphants » de l’énergie. Face à Google ou à Tesla qui s’intéressent de près à l’énergie dans les bâtiments, « on ne peut pas ne pas bouger » ! L’usage est placé au cœur des démarches, et les clients sont de plus en plus partants pour participer à des Proofs Of Concept (POC), c’est-à-dire à des expérimentations de leurs bâtiments, pour tester de nouveaux concepts, de nouvelles technologies (énergie, numérique dans le bâtiment, géolocalisation, …).

Et les innovations “ Produit ” ?

innovation produit byes

Depuis 2012, BYES porte l’accent sur trois secteurs que sont l’industrie, le tertiaire et les infrastructures. Les différents axes que la société développe pour ces secteurs incluent le solaire, la biomasse, et le photovoltaïque, mais pas seulement. BYES s’intéresse de près à l’éclairage public, à travers, par exemple, la Citybox®, boîtier placé dans les lampadaires qui permet de graduer l’éclairage, mais aussi de diffuser du son, du wi-fi, de recharger son véhicule électrique ou encore d’accueillir des caméras de sécurité. Le lampadaire devient donc un média urbain à part entière. Ce dispositif a été mis en place à Sèvres, à Longjumeau et à Boulogne notamment.

citybox énergie numa industrie innovationCitybox®, une innovation 100% Bouygues Energies & Services

BYES s’intéresse aussi à la numérisation des établissements de santé. Le numérique et l’énergie sont connectés pour automatiser toute une série de processes dans les bâtiments hospitaliers. Par exemple, lorsque qu’un arrêt cardiaque est détecté, un process automatique est enclenché : l’ascenseur est envoyé directement au niveau des urgentistes, les injections/perfusions à débit programmé sont automatiquement réévaluées, le lit du patient est redressé, l’infirmière la plus proche est alertée et le dossier patient est affiché sur le lit.

Dans le domaine du bâtiment, la numérisation permet de proposer de nouveaux outils de prédiction de la consommation de gaz et d’électricité ou de détection des fuites ; mais c’est aussi une des étapes qui permet de repenser l’expérience client et d’optimiser les process métiers. On peut penser, entre autres, au BIM (Building Information Modelling), qui s’étend de la phase de conception à la phase d’exploitation, ou encore à la surveillance des ouvrages au moyen de drones…

Jean-Bernard Sers nous présente un dernier exemple d’innovation, le projet Eco2charge, qui permet de faciliter la mobilité électrique. Ce programme vise à stocker l’énergie dans le bâtiment et à gérer dans le temps et en puissance l’énergie utilisée pour recharger les véhicules électriques, en anticipant ses usages grâce à des modèles de prédiction. Pour ce projet, BYES travaille en partenariat avec Renault pour récupérer les batteries des véhicules électriques qui ont atteint le maximum de leur durée de vie dans un véhicule, mais que l’on peut encore utiliser dans le bâtiment pour permettre le stockage d’énergie et gérer l’appoint.

Un business model de long terme

Très centré sur l’efficacité énergétique, BYES exploite et maintient 30% des bâtiments de Bouygues Construction. Ces contrats de performance énergétique sont des contrats de long terme qui durent de 10 à 20 ans. En effet, pour optimiser la performance énergétique il faut d’abord instrumenter le bâtiment, capter les différentes sources de consommation… mais il faut aussi prendre en compte que les usages et les comportements, c’est-à-dire la manière dont le bâtiment est habité, seront toujours très différents de ce qui avait été envisagé au départ. C’est dans un tel contexte que l’outil Hypervision, développé par BYES, joue un rôle d’analyse et prédiction des consommations multi-fluides des bâtiments, prenant en compte, entre autres, l’évolution de ces usages.

Côté startup : du conseil en rénovation énergétique jusqu’au service

Le secteur de l’énergie, notamment dans sa composante « service », est de plus en plus approché par des startups. La seconde histoire de cette matinée d’échange, c’est Yann Person de la startup EP qui vient nous la raconter. EP, anciennement Energie Perspective, est une startup nantaise, créée il y a 9 ans et actuellement en plein pivot. Yann la définit comme « Une startup avec de la paille dans les sabots, on a essayé les pantoufles mais c’était trop confortable ».

« A partir de 2006, Grenelle de l’Environnement, film d’Al Gore, les gens commençaient à me poser des questions sur ce qu’ils pouvaient faire chez eux… »

En 2007, Energie Perspective est créée et la question qu’ils tentent alors de résoudre est celle-ci : comment faire émerger une offre indépendante, répondant aux enjeux de rénovation de 30 millions de logements, en se servant des systèmes d’informations ? Et comment accompagner cette chaîne tout en sachant que le conseil en rénovation BtoC ne fonctionne pas ? Le consommateur en France ne paye pas le conseil, et, généralement, il rénove petit à petit mais investit rarement 30 000 euros d’un coup.

Le moment du pivot après 10 ans de R&D itérative

Après avoir bifurqué vers une marque blanche et déployé une activité plutôt BtoB pendant plusieurs années, Yann et l’équipe d’EP décident de se recentrer sur la raison pour laquelle ils avaient monté cette startup à l’origine. En 2014, avec le réseau nécessaire (12 000 artisans) et l’expérience d’accompagnement de 70 000 chantiers de rénovation, ils décident de faire rentrer dans leur capital une mutuelle pour engager un programme d’open innovation. Pourquoi une mutuelle ? « Parce que dans le bien-être et la santé il y a le bien se loger, et ça c’est notre job, aider les gens à bien gérer leur maison et à bien vivre dedans. »

EP est à présent constituée autour de trois axes : digital, bâtiment et énergie, avec l’ambition que « gérer sa maison devienne simple, économique et durable ». Cela se matérialise par un carnet intelligent d’entretien et de gestion de la maison, avec un concierge qui l’accompagne pour centraliser toutes les informations.

Pour répondre à la question « comment fait-on technologiquement pour réussir à produire une étude de qualité, vendable à moins de 250€ ? » il a fallu passer par plusieurs étapes. Techniquement, EP a réussi à répondre à cette problématique, mais commercialement l’offre ne se vendait pas. Pourquoi ? Parce que le client n’est pas prêt à payer. La deuxième idée a été transformer les clients en diagnostiqueurs : réussite technique à nouveau mais cette fois-ci c’est l’usage qui n’a pas suivi, parce que les clients ne sont pas prêts à répondre à 70 questions sur l’épaisseur de leurs murs et le type d’isolation dont ils disposent.

Pour pallier ces deux freins commercial et d’usage, il a fallu penser à un nouveau concept : un diagnostic intelligent avec le moins de questions possibles posées au client mais une captation des informations sur la base de son adresse. Ce concept a marqué la naissance d’un important projet de R&D, izigloo.

energie innovation industrie services izigloo

Izigloo permet de proposer non pas de la donnée brute mais des solutions, donc de retranscrire des données en service d’aide à la décision. « Un particulier pense environ 9 minutes par an à sa facture d’électricité » et c’est pour cette raison qu’EP a choisi d’intégrer ses solutions au moment où le client souhaite rénover, et non pas d’essayer de vendre de la rénovation énergétique, car ce thème en BtoC n’est pas pertinent. Il s’agit donc d’accompagner l’acte d’achat ou de rénovation d’une « couche de rénovation énergétique » pour permettre au client de faire les bons choix en matière énergétique, sans vendre du conseil.

Ce concept a pu être réalisé grâce à une démarche itérative, à la récolte des données des 70 000 chantiers accompagnés et à travers des partenariats. Chaque nouvel utilisateur fournit entre 50 et 100 nouveaux points de données. Toutes ces données ont permis de modéliser le parc des maisons en France, et donc de disposer pour chaque maison d’un modèle 3D, ses apports solaires, et ses normes de construction.

EP fonctionne donc comme une marketplace et se rémunère à chaque transaction entre particuliers et artisans, avec pour objectif d’atteindre 1 million d’utilisateurs d’ici 2 à 3 ans. Si au départ, la verticale d’EP est plutôt orientée « travaux », la société s’oriente à présent sur une verticale « énergie » puis « immobilier », notamment au travers d’un partenariat avec Enedis pour intégrer les données Linky dans le carnet numérique. Si avec le client particulier, il est difficile de parler de ROI, il est en revanche possible de mesurer les retombées en termes de valorisation du patrimoine et de valeur verte, en comprenant au mieux le cycle habitant / habitat d’une durée moyenne de 7 ans. Les prochaines étapes après le conseil en rénovation énergétique seront donc de s’orienter vers les problématiques d’usage.

L’idée sous-jacente au fait de libérer de la donnée et de la rendre à son propriétaire est de dire que la data donne de la connaissance, la connaissance donne du pouvoir et donc de la confiance, qui finalement crée de l’engagement.

***

Retrouvez également les comptes-rendus de nos précédentes rencontres :
– BBD #1 : Let’s talk about Energy!
– BBD #2 : L’économie collaborative au service de l’énergie verte
– BBD #3 : Bientôt tous producteurs et vendeurs d’énergie propre ?

Le programme de rencontres de l’année 2017 sera bientôt disponible sur notre site, pensez à nous suivre !

Partagez :

Partagez :